Dif­fusé dans sa ver­sion courte de 26 mn (Il existe une ver­sion longue de 52 inti­tu­lée "M14" qui va par la force des choses bien plus loin), le docu­men­taire “Mar­vel 14 : les super-héros contre la cen­sure” fait le point sur le plus mythique des maga­zines de bande des­si­née fran­çais : le numéro 14 de Mar­vel, publié par les éditions Lug, inter­dit par la cen­sure en 1971 et qui n’est jamais sorti. Une légende urbaine entoure ce pério­dique.
A-t-il été détruit après impres­sion ? Cer­tains exem­plaires ont-ils été mis en vente ou sub­ti­li­sés avant leur mise au pilon ? Depuis, des géné­ra­tions de col­lec­tion­neurs recherchent cet illus­tré…
Tout en concluant sur ce mys­tère édito­rial, l'enquête nous entraîne dans la France du début des années 70, quand la cen­sure était toute puis­sante, au tra­vers de la loi du 16 juillet 1949 et de la com­mis­sion de sur­veillance sur les publi­ca­tions des­ti­nées à la jeunesse…

Le docu­men­taire : “Mar­vel 14 : les super-héros contre la cen­sure”, réa­lisé par Phi­lippe ROURE et Jean DEPELLEY, fait la lumière sur ce numéro de bande des­si­née devenu mythique qui intrigue depuis plus de trente ans les collectionneurs.

Après avoir édité des bandes des­si­nées ita­liennes en petits for­mats (Rodéo, Blek, Zem­bla, …), les éditions Lug, basées à Lyon, dis­tri­buent dès 1969 en France les bandes des­si­nées amé­ri­caines de la firme Mar­vel dans un pre­mier maga­zine bap­tisé Fan­task. Dans la presse BD, c’est le début d’une révo­lu­tion qui connaî­tra son apo­gée dans les années 80 – 90, avec les paru­tions de Strange, sui­vies de Spé­cial Strange, Titans, Nova …

Aujourd’hui, on ne pré­sente plus Spider-Man, les X-Men, Iron Man, et l’ensemble des super-héros Mar­vel, adap­tés au cinéma et pour­sui­vant leurs aven­tures dans de nom­breux pério­diques, mais à la fin des années 60, en éditant ces per­son­nages créés par Stan Lee et Jack Kirby, les Edi­tions Lug fai­saient alors figure de pionniers.

A l’époque, ces super-héros aux pou­voirs étranges inquiètent les parents et la com­mis­sion des publi­ca­tions des­ti­nées à la jeu­nesse. Un aver­tis­se­ment est pro­noncé en ces termes : « Cette publi­ca­tion est extrê­me­ment nocive en rai­son de sa science-fiction ter­ri­fiante, de ses com­bats de monstres trau­ma­ti­sants, de ses récits au cli­mat angois­sant et assor­tis de des­sins aux cou­leurs violentes.

L’ensemble de ces visions cau­che­mar­desques est néfaste à la sen­si­bi­lité juvé­nile. » (Avis de la com­mis­sion de Cen­sure sur les Publi­ca­tions des­ti­nées à la jeunesse).

Fan­task est ainsi arrêté au numéro 7. En 1970, les éditions Lug créent deux autres publi­ca­tions : Mar­vel et Strange. Suite à un nou­vel aver­tis­se­ment de la cen­sure, Mar­vel est inter­rompu en 1971, après le n°13. Mais le numéro 14 étant annoncé et sa cou­ver­ture mon­trée au dos du Mar­vel 13, les spé­cu­la­tions les plus folles courent tou­jours à son sujet. L’interdiction est-elle sur­ve­nue avant ou après impres­sion ? Des exem­plaires du Mar­vel 14 existent-t-ils, ou bien n’a-t-il tout sim­ple­ment jamais vu le jour ? Une suite d’événements inso­lites viennent ali­men­ter le mythe : impri­me­rie dévas­tée par un incen­die, rachat, démé­na­ge­ment, archives dis­per­sées… et cer­tains col­lec­tion­neurs qui affirment pos­sé­der un exem­plaire du numéro. La légende persiste.

Qu’en est-il réel­le­ment ? Le docu­men­taire lève le voile sur ce mys­tère… Mais pas seule­ment, car, outre l’anecdote, le repor­tage retrace tout un pan d’histoire… celle de notre pays, à tra­vers l’hégémonie de Dame Cen­sure. En fili­grane de cette enquête appa­raissent ainsi les rap­ports conflic­tuels du monde de la BD (créa­teurs, éditeurs) avec la com­mis­sion des publi­ca­tions des­ti­nées à la jeu­nesse, ainsi que l’opposition farouche de cer­tains par­tis poli­tiques face à la vague nais­sante des super-héros amé­ri­cains dans cette France des années 60 – 70.

Ci-dessus : Au début des années 50, Zorro se verra sup­pri­mer son masque sur demande de la com­mis­sion de censure.

A un moment où inter­dits et cen­sures reviennent par­fois dans notre quo­ti­dien, le rap­pel de cette époque conserve encore aujourd’hui un écho tout par­ti­cu­lier. À tra­vers les témoi­gnages de spé­cia­listes (Jean-Pierre Dion­net, Ber­nard Jou­bert, Fré­dé­ric anzano, …), de col­lec­tion­neurs fana­tiques, et des véri­tables acteurs des événe­ments (Jean-Yves Mit­ton et Reed Man, artistes retou­cheurs « assa­gis­sant » cer­tains des­sins pour éviter les foudres de la cen­sure), sans oublier Madame Claude Vis­tel (fille du fon­da­teur de la Lug, à l’origine du chan­ge­ment de cap vers les Mar­vel Comics), nous remon­tons la piste du Mar­vel 14, véri­table Graal des col­lec­tion­neurs, afin de com­prendre la réa­lité d’une époque et les limites édito­riales des publi­ca­tions des­ti­nées à la jeu­nesse en bute à une cen­sure poli­tique et mora­liste d’un autre temps…

Per­sonne ne l’a jamais vu, mais tous les ama­teurs de comics amé­ri­cains veulent y croire. Ultime opus de l’éphémère et néan­moins mythique maga­zine Mar­vel, jamais mis en vente, le numéro 14 est devenu une sorte de Graal pour les col­lec­tion­neurs. Der­rière cette accroche façon polar, Phi­lippe Roure et Jean Depel­ley déroulent un fil qui, lui, n’a plus rien d’anecdotique.

L’histoire de cette publi­ca­tion, qui fut la pre­mière à faire connaître en France Spider-Man, les X-Men, Iron Man et Dare­de­vil, se confond en effet avec celle de la cen­sure et de son bras armé, la Com­mis­sion de sur­veillance et de contrôle des publi­ca­tions des­ti­nées à l’enfance et à l’adolescence. Créée dans l’immédiat après-guerre, noyau­tée par des bigots et des com­mu­nistes purs et durs, cette com­mis­sion — qui existe tou­jours — est à cette époque le nec plus ultra de la bien-pensance. Sup­pôts du capi­ta­lisme, consi­dé­rés comme « extrê­me­ment nocifs » et « por­tant atteinte à la dignité humaine » (sic), les super­hé­ros de Mar­vel Comics sont en butte à toutes les tra­cas­se­ries. Pour conti­nuer à faire paraître leurs aven­tures, notam­ment dans Strange, Lug, le petit éditeur fran­çais se résout à créer un ate­lier chargé d’expurger les BD ori­gi­nales, en gom­mant toutes les ono­ma­to­pées ! Des petits arran­ge­ments qui dure­ront jusqu’au début des années 90, mais n’empêcheront pas, une décen­nie plus tard, le triomphe hol­ly­woo­dien des héros aux superpouvoirs.

Sté­phane Jarno pour Télé­rama (mer­credi 21 avril 2010)

Un docu­men­taire de Phi­lippe ROURE & Jean DEPELLEY

Pro­duit par Fabrice LAMBOT & Jean-Pierre PUTTERS

Pro­duc­teur asso­cié : Jean DEPELLEY
Images et mon­tage : Phi­lippe ROURE
Nar­ra­teur : Mathieu DAHAN
Musique : Didier LEGLISE



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