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Article de mon ami Mit­chul :

L'histoire ne s'attache pas à décrire l'existence d'un seul per­son­nage auquel on pour­rait s'identifier faci­le­ment, mais à tout un groupe de jeunes (dont les deux prin­ci­paux nar­ra­teurs : Chris et Keith). Ce qui nous évite d'entrer en empa­thie et per­met d'installer une dis­tance néces­saire pour sup­por­ter ces ambiances mal­saines… Mais le fait que Burns nous décrive la vie de plu­sieurs ado per­met mal­gré tout l'identification aux per­son­nages car en fonc­tion de nos sen­si­bi­li­tés et de nos vécus, on se recon­nait au moins dans l'un (ou plu­sieurs) des protagonistes.

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Ce malaise ambiant, qui trans­pa­rait tout au long de la lec­ture de Black Hole, tient à plu­sieurs choses…

Tout d'abord, cette his­toire de muta­tion – para­bole sur la trans­for­ma­tion du corps et la décou­verte de la sexua­lité… Cette "crève" qui se trans­met sexuel­le­ment nous fait bien évidem­ment son­ger au virus du Sida. Sauf que les symp­tômes sont dif­fé­rents pour cha­cun des indi­vi­dus (du petit signe inaperçu aux mal­for­ma­tions les plus visibles).

Tous déve­loppent un rap­port unique à sa muta­tion (cer­tains l'acceptent, d'autres pas). Même s'ils subissent tous plus ou moins la même chose, ils ne le vivent pas de la même façon. Le pire est qu'ils sont dans l'incapacité d'échanger, de par­ta­ger leurs souf­frances. Pour cer­tain, cette soli­tude est insoutenable…

Son­deur des tour­ments les plus noirs, Burns sait par­fai­te­ment retrans­crire nos angoisses et nos pul­sions les plus refou­lés… Comme dans cette scène asso­ciant pul­sions sexuelles et angoisse de mor­cel­le­ment, qui sym­bo­lise la peur de l'abandon de soi…

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Ou celle-ci qui décrit par­fai­te­ment l'angoisse de perte d'identité (devoir "chan­ger de peau" pour deve­nir adulte)…

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Cette his­toire de "peste ado" sym­bo­lise la perte de l'innocence, de l'enfance. Elle va à l'encontre de la bonne morale chré­tienne qui prône la pureté et la vir­gi­nité. Deve­nir adulte, c'est aussi se confron­ter à ça…

Le contraste entre l'aspect excep­tion­nel, irra­tion­nel de ces muta­tions et la bana­lité du milieu étudiant amé­ri­cain des années 70 créé un déca­lage qui per­siste tout au long de l'histoire. Et on ne sait pas, dans le fond, ce qui est le plus effrayant…

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Le gra­phisme tout en ron­deur, presque de style humo­ris­tique détonne face à ce noir et blanc dur, tran­chant, expres­sion­niste… Les mises en pages sont d'une grande mai­trise. Elles illus­trent par­fai­te­ment les effets des drogues, les malaises men­taux que res­sentent les pro­ta­go­nistes… (La scène d'ouverture quand Keith s'évanouit est remarquable…).

Oui, il se dégage quelque chose d'insidieusement mal­sain dans le gra­phisme de Burns.

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Enfin, la nar­ra­tion… Burns joue ici avec le temps. Il le rac­courci ou l'étire en usant des ellipses entre deux scènes (qui nous oblige à ima­gi­ner ce qui à pu se pas­ser) ou en nous décri­vant la même scène de dif­fé­rents point de vue. Il uti­lise régu­liè­re­ment les "flash-back" …

Cette alté­ra­tion dans la chro­no­lo­gie des faits illustre assez bien le rap­port ambigu que déve­loppe géné­ra­le­ment les jeunes avec le temps : sen­ti­ment d'être immor­tel, vivre au jour le jour, confu­sion face aux événe­ments pas­sés, pro­jec­tions dans l'avenir difficiles…

Black Hole est une œuvre unique, remar­quable, sub­tile, qui ne peut nous lais­ser indif­fé­rent. Car nous avons tous été ado­les­cent au moins une fois dans notre vie.

BLACK HOLE de Charles Burns (2006, chez Delcourt).



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